Il suffit aujourd’hui de passer quelques minutes sur les réseaux sociaux pour découvrir que nous avons peut-être un nouveau problème à régler : notre cortisol.
Fatigue, mauvais sommeil, difficulté à perdre du poids, irritabilité, anxiété… le cortisol semble pouvoir expliquer beaucoup de choses. Et lorsqu’un coupable est identifié, les solutions ne sont jamais très loin : boisson, complément, nouvelle routine ou « hack » censé nous permettre de le réguler.
La promesse est séduisante : si nous maîtrisons cette hormone, nous pourrions enfin nous sentir mieux.
Peut-être un peu trop séduisante, car nous avons oublié une chose essentielle : le cortisol n’est pas notre ennemi.
Nous en avons besoin pour nous réveiller, mobiliser de l’énergie, faire face à une situation exigeante et nous adapter aux contraintes.
La vraie question n’est donc pas de savoir comment nous en débarrasser, mais de comprendre son rôle et, surtout, ce que notre mode de vie permet à notre organisme de faire après une période de mobilisation.
Car le problème n’est peut-être pas que nous sachions nous mettre sous tension.
C’est que nous ayons parfois de plus en plus de mal à en sortir.
1. Le cortisol est devenu la nouvelle obsession du bien-être.
Nous aimons mettre un nom sur ce qui nous arrive.
Lorsque nous sommes fatigués, que nous dormons mal ou que nous manquons d’énergie, nous cherchons naturellement une explication.
Cette démarche est saine : comprendre peut nous aider à agir.
Le problème commence lorsque nous transformons une réalité complexe en une cause unique.
C’est exactement ce qui arrive au cortisol.
Il est devenu une véritable vedette du bien-être.
Sur les réseaux sociaux, il est associé à la fatigue, au sommeil, au poids, aux fringales, à l’anxiété ou encore à l’inflammation.
À force d’entendre parler de « l’hormone du stress », nous finissons par résumer la situation à une équation :
cortisol = stress = problème.
Or cette équation ne tient pas.
Le cortisol est produit de façon naturelle chaque jour. Il participe au fonctionnement normal de notre organisme. Il ne se réveille pas uniquement lorsque nous sommes psychologiquement stressés.
Entre « le cortisol participe à la réponse au stress » et « votre cortisol est responsable de vos problèmes », il y a un monde.
Et ce raccourci est particulièrement séduisant parce qu’il nous donne un coupable identifiable… et donc l’impression que nous pouvons reprendre le contrôle.
« Je suis épuisé parce que mon cortisol est trop élevé. »
La question devient alors : « Comment puis-je le faire baisser ? »
Nous déplaçons notre attention.
Au lieu de regarder ce qui, dans notre vie, contribue éventuellement à notre épuisement, nous cherchons une solution biologique rapide.
C’est là que le marketing trouve facilement sa place : une inquiétude diffuse devient un problème identifiable, puis le problème devient un protocole et le protocole, un produit.
Avant de vouloir réguler le cortisol, encore faut-il comprendre pourquoi notre organisme en produit.
2. Le cortisol n’est pas notre ennemi : il est indispensable.
Le cortisol est produit par les glandes surrénales. Il participe notamment à la gestion de l’énergie, à la régulation de la glycémie et à certaines fonctions immunitaires et inflammatoires.
Autrement dit, il ne s’occupe pas uniquement de notre stress.
Nous en produisons chaque jour, avec un rythme qui varie au cours de la journée. Il est généralement plus élevé le matin, autour du réveil, puis diminue progressivement.
Pourquoi ?
Parce que notre organisme doit passer du sommeil à l’éveil, mobiliser notre attention, mettre notre corps en mouvement et utiliser de l’énergie. Le cortisol participe à cette transition.
Il n’est donc pas un intrus qu’il faudrait éliminer. Il fait partie de notre fonctionnement normal.
Prenons une situation simple : une voiture arrive alors que nous traversons la rue.
Notre vigilance augmente, notre attention se focalise, notre cœur accélère et notre organisme mobilise rapidement les ressources nécessaires.
Cette réaction n’est pas un dysfonctionnement, elle nous aide à nous adapter.
C’est ici qu’il faut distinguer le stress et le cortisol.
Le cortisol participe à certaines réponses au stress, mais il n’est pas le stress. Et le stress n’est pas nécessairement mauvais.
Avant un examen, une compétition ou une prise de parole, notre organisme se prépare à agir. Une réaction désagréable n’est pas forcément une réaction inutile.
Le problème n’est donc pas que notre organisme puisse se mettre en état d’alerte.
Le problème apparaît lorsque la mobilisation devient répétée ou prolongée et que de simples taches ont le même impact que d’être poursuivi par un tigre du Bengale et forcément la récupération ne suit plus.
Notre organisme fonctionne selon une logique simple : mobiliser, agir, récupérer.
Et c’est peut-être cette troisième étape que nous oublions le plus souvent.
3. Le problème n’est pas la mobilisation, mais l’absence de récupération.
Nous avons parfois tendance à imaginer le stress comme quelque chose dont il faudrait se débarrasser.
Mais une vie sans pression, sans imprévu, sans effort ni défi, serait-elle réellement souhaitable ?
Nous avons besoin de nous mobiliser pour travailler, apprendre, faire du sport, nous concentrer, réagir rapidement ou nous engager dans ce qui compte pour nous.
Le problème n’est donc pas de savoir accélérer, le problème surgit lorsque nous ne savons plus ralentir.
Imaginons notre organisme comme une voiture. Nous avons besoin d’un accélérateur, mais aussi d’un frein.
Nous n’aurions aucune envie de conduire pendant des heures avec le pied enfoncé sur l’accélérateur.
Pourtant, nos journées ressemblent parfois à cela.
Téléphone au réveil, notifications. Travail, réunions, messages. Trajets, tâches domestiques, réseaux sociaux, informations puis le téléphone encore une fois avant de dormir.
Nous passons du travail au canapé sans forcément passer par la récupération.
À cela peuvent s’ajouter une mauvaise nuit, un entraînement intense, une maladie, des difficultés personnelles ou une période professionnelle exigeante.
Notre organisme doit alors gérer l’ensemble de ces contraintes, c’est pourquoi récupérer ne signifie pas seulement « ne pas travailler ».
Notre cerveau et notre organisme ont aussi besoin de véritables moments durant lesquels les sollicitations diminuent.
Le sommeil joue de façon évidente un rôle central. L’activité physique régulière, lorsqu’elle est adaptée, également. Les rythmes réguliers, la lumière naturelle, les moments de calme et la possibilité de nous détacher temporairement de certaines sollicitations comptent aussi.
Nous n’avons donc pas besoin d’une vie sans contraintes, nous avons besoin d’une vie dans laquelle les contraintes sont suivies de suffisamment de récupération.
La question devient alors beaucoup plus intéressante : quand est-ce que notre organisme a réellement eu l’occasion de récupérer ?
Cela ne signifie évidemment pas que toute fatigue ou tout problème de santé vient de notre mode de vie. Certaines causes médicales existent et des symptômes persistants méritent un avis professionnel.
Mais avant de chercher une solution compliquée, une question mérite parfois d’être posée :
Demandons-nous beaucoup trop à notre organisme sans lui donner suffisamment de temps pour récupérer ?
4. Pourquoi les « hacks cortisol » nous séduisent-ils autant ?
Nous avons compris que le cortisol est nécessaire et qu’il ne suffit pas de vouloir le faire baisser pour aller mieux, alors pourquoi les « hacks cortisol » rencontrent-ils autant de succès ?
Parce qu’ils répondent à un besoin très humain : comprendre ce qui nous arrive et reprendre le contrôle.
Lorsque nous sommes fatigués ou stressés, entendre « c’est votre cortisol » simplifie immédiatement la situation.
Nous n’avons plus un ensemble de problèmes complexes, nous avons le coupable.
Et mieux encore : un coupable que nous pouvons théoriquement contrôler. C’est très rassurant !
Mais une explication séduisante n’est pas nécessairement une explication juste.
Notre organisme n’est pas une équation à une seule inconnue. Le cortisol varie naturellement, répond à notre environnement et suit un rythme quotidien. Le contexte, le moment et la durée comptent.
Pourtant, la mécanique commerciale est simple :
identifier une peur → lui donner une explication → proposer une solution → vendre cette solution.
Le cortisol se prête particulièrement bien à ce scénario parce que le mot possède une apparence scientifique et nous cherchons alors parfois à résoudre des problèmes ordinaires avec des solutions extraordinaires.
Nous dormons trop peu et achetons un complément.
Nous sommes constamment sollicités et téléchargeons une application pour nous détendre.
Nous manquons d’activité physique et cherchons une solution qui nous évitera peut-être de bouger.
La question change alors et au lieu de demander : « Que puis-je acheter pour faire baisser mon cortisol ? »
Nous pourrions demander : « Qu’est-ce qui, dans ma vie, sollicite actuellement mon organisme ? »
La première question nous place dans une démarche de consommation, la seconde dans une démarche d’observation et cette distinction est importante.
Prendre soin de nous n’est pas la même chose que surveiller chaque paramètre de notre corps.
Nous pouvons observer notre état, améliorer notre sommeil, réduire certaines sollicitations et consulter lorsqu’un problème nous inquiète ou persiste, mais nous n’avons pas besoin de devenir les gestionnaires à temps plein de notre cortisol.
À force de tout mesurer : sommeil, calories, fréquence cardiaque, récupération et maintenant hormones, nous risquons même de transformer notre recherche de bien-être en nouvelle source de tension.
Nous cherchions la sérénité et nous avons créé un nouveau tableau de bord.
Alors, que reste-t-il lorsque nous abandonnons les promesses miracles ?
Des choses beaucoup moins spectaculaires.
5. Ce que nous pouvons réellement faire : revenir aux fondamentaux
Dormir… Bouger… Manger correctement… Récupérer… Et, autant que possible, respecter notre rythme biologique.
Cela paraît presque trop simple.
C’est probablement pour cette raison que nous cherchons parfois quelque chose de plus compliqué.
Acheter un complément est facile. Modifier nos horaires de sommeil demande de revoir notre organisation.
Boire une préparation prend deux minutes. Ne plus consulter ses mails à 22 heures exige parfois de poser une limite.
Une application peut nous rappeler de respirer. Ralentir réellement notre rythme de vie demande un changement plus profond.
Prendre soin de nous ne consiste donc pas forcément à optimiser notre organisme.
C’est parfois simplement arrêter de lui demander davantage qu’il ne peut raisonnablement donner.
En bon stoïcien, nous pouvons agir sur ce qui dépend de nous : notre sommeil, nos habitudes, notre activité physique, notre organisation, certaines sollicitations, nos limites et notre manière de récupérer.
Nous ne pouvons pas supprimer les périodes difficiles.
Il y aura des conflits, de mauvaises nouvelles, des nuits trop courtes, des imprévus et des moments de tension.
C’est normal, c’est la vie.
La bonne question n’est donc pas : « Comment ne plus jamais être stressés ? »
Elle pourrait plutôt être : « Comment mieux récupérer lorsque la période de stress est passée ? »
Cette question change notre rapport à notre organisme.
Nous cessons de lui demander de ne jamais réagir et cherchons plutôt à lui offrir les conditions nécessaires pour revenir au calme.
La responsabilité ne consiste pas à croire que nous contrôlons tout, mais consiste plutôt à identifier ce qui dépend encore de nous et à agir dessus.
Nous n’avons pas besoin de devenir experts en cortisol.
Nous pouvons simplement recommencer à écouter notre organisme sans transformer chaque sensation en problème à résoudre.
Comment dormons-nous ?
Comment récupérons-nous ?
Quelle place accordons-nous au mouvement, au calme et aux pauses ?
À quel moment cessons-nous réellement de produire, de répondre et de consommer de l’information ?
Avons-nous encore des moments durant lesquels nous ne faisons rien d’autre que vivre ?
Nous ne sommes pas des machines à maintenir constamment à 100 %.
Nous sommes des êtres vivants.
Nous accélérons, ralentissons, nous adaptons, récupérons et recommençons.
Le cortisol participe à cette mécanique.
Il n’est peut-être pas le problème que nous pensions, mais simplement l’un des mécanismes qui nous permettent de nous adapter au monde.
Si reprendre la responsabilité de votre vie vous parle, vous pouvez lire : Comment distinguer ce qui dépend de nous : le guide stoïcien pour reprendre le contrôle de notre vie. – Nos états d’Am’s
Conclusion — Et si nous arrêtions de vouloir tout réguler ?
Nous avons commencé avec un coupable : le cortisol.
Nous terminons avec une autre question : pourquoi voulons-nous autant tout contrôler ?
Notre fatigue, notre sommeil, notre poids, notre énergie, nos émotions… et désormais nos hormones.
Le cortisol n’est pas notre ennemi. Il nous aide à nous réveiller, à mobiliser de l’énergie et à nous adapter.
Nous n’avons donc pas besoin d’une vie sans stress.
Nous avons besoin d’une vie dans laquelle nous savons aussi redescendre.
Nous ne contrôlons pas directement la quantité de cortisol produite par notre organisme. En revanche, nous pouvons agir sur certaines conditions qui dépendent de nous : dormir, bouger, récupérer, poser des limites, réduire certaines sollicitations et modifier certaines habitudes.
C’est déjà beaucoup.
Alors peut-être que notre objectif ne devrait pas être de « réguler notre cortisol », mais de construire des journées dans lesquelles notre organisme peut faire ce qu’il sait faire depuis toujours : s’adapter, se mobiliser, puis récupérer.
À force de tout mesurer et de tout optimiser, nous risquons d’ajouter une nouvelle source de stress : devoir constamment vérifier si nous allons bien.
Nous n’avons pas besoin de devenir les gestionnaires obsessionnels de notre propre biologie.
Il nous est surtout impératif d’offrir à notre corps les conditions dans lesquelles il peut mieux effectuer son travail.
C’est peut-être cela aussi, apprendre à lâcher prise.
À très vite pour la suite.
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