Il y a des périodes où nous avons l’impression que le monde s’assombrit.
Nous regardons autour de nous et les raisons de nous inquiéter ne manquent pas. Le climat, le coût de la vie, le monde du travail qui change, la technologie qui bouleverse nos habitudes.
Les informations nous bombardent de catastrophes, de conflits et de crises.
Et lorsque nous discutons avec les autres, il n’est pas rare que la conversation finisse par cette conclusion aussi simple que désabusée : « De toute façon, le monde va mal. »
Alors nous cherchons les responsables, nous expliquons, nous comparons avec « avant », nous regrettons ce qui disparaît et redoutons ce qui arrive.
Et parfois, sans même nous en rendre compte, nous passons tellement de temps à expliquer pourquoi le monde est devenu sombre que nous oublions de nous demander quelle lumière nous pouvons encore y apporter.
Il existe pourtant une vieille citation qui mérite que nous nous y arrêtions :
« Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres. »
Elle paraît presque trop simple. Pourtant, elle contient une idée profondément stoïcienne.
La personne qui allume une bougie ne prétend pas que la nuit n’existe pas. Elle ne se raconte pas que tout va bien. Elle constate simplement une chose : la nuit est là.
Et puisqu’elle est là, elle se demande ce qu’elle peut faire.
Une bougie, pas un soleil, pas un projecteur capable d’éclairer toute la planète. Juste une petite flamme, juste assez pour voir où poser le prochain pied.
C’est peut-être cela, finalement, la responsabilité : ne pas nous croire capables de tout changer, mais ne pas utiliser notre impuissance face à certaines choses comme une excuse pour ne rien changer à celles sur lesquelles nous avons prise.
Nous ne choisissons pas toujours l’époque dans laquelle nous vivons, mais nous pouvons encore choisir ce que nous allons faire de notre journée.
Et cette idée devient particulièrement intéressante lorsque nous regardons notre rapport à la réussite, au travail, au temps et à la liberté.
Car peut-être que les ténèbres que nous maudissons ne sont pas toujours celles que nous croyons.
1. Nous confondons parfois lucidité et impuissance.
Regarder le monde avec lucidité n’a rien de confortable.
Il suffit parfois de quelques minutes d’actualité pour avoir l’impression que les problèmes s’accumulent plus vite que nous ne trouvons les solutions. Une crise en chasse une autre, le monde du travail change, le coût de la vie augmente, l’avenir paraît incertain.
Alors nous soupirons : « Où va le monde ? »
La question est légitime, mais elle peut devenir dangereuse lorsqu’elle cesse d’être une question pour devenir une conclusion.
Parce qu’entre « le monde rencontre des difficultés » et « nous ne pouvons rien y faire », il y a un immense raccourci que nous empruntons pourtant régulièrement.
Le monde est comme ça, les gens, le travail, la société et puisque nous ne pouvons pas tout changer, nous finissons parfois par ne plus rien changer du tout.
C’est précisément là que la pensée stoïcienne peut nous être utile.
Elle ne nous demande pas de fermer les yeux sur ce qui nous dérange. Elle nous invite à regarder la réalité telle qu’elle est, puis à nous demander ce qui dépend réellement de nous.
La lucidité consiste à voir les ténèbres. L’impuissance consiste à croire que, puisque nous ne pouvons pas les dissiper entièrement, nous ne pouvons plus rien y faire.
Or, entre les deux, il existe un espace dans lequel se trouve notre liberté.
Nous pouvons passer des heures à expliquer pourquoi notre travail nous déplaît, pourquoi notre conjoint ne nous comprend pas, pourquoi notre société fonctionne mal ou pourquoi nous n’avons pas eu de chance et chacun de ces constats peut être parfaitement légitime.
Mais une question finit par s’imposer : « Maintenant que j’ai compris ce qui ne va pas, qu’est-ce que je peux y faire ? »
Changer quelque chose : apprendre, demander, poser une limite, chercher ailleurs ou décider consciemment de rester et de modifier notre manière d’y vivre.
La solution n’est pas toujours spectaculaire. Mais elle commence souvent au moment où nous cessons de confondre comprendre et agir.
Car la plainte possède un étrange pouvoir : elle peut nous donner le sentiment d’avoir fait quelque chose alors qu’elle ne nous oblige à rien et nous pouvons avoir parfaitement raison sur notre problème et rester exactement au même endroit.
2. La responsabilité commence lorsque nous cessons d’attendre que quelqu’un allume la lumière.
Nous aimerions parfois que quelqu’un arrive avec une lampe beaucoup plus grande que la nôtre.
Notre patron qui change, notre conjoint qui comprend enfin, la société qui évolue, l’économie qui repart et les autres qui deviennent enfin raisonnables.
Nous attendons que les circonstances s’améliorent avant de nous autoriser à avancer et pendant ce temps, nous restons dans le noir.
Le problème vient peut-être d’une confusion : nous confondons responsabilité et contrôle.
Être responsable de notre vie ne signifie pas que nous contrôlons tout ce qui nous arrive. Nous ne choisissons ni notre passé, ni les décisions des autres, ni toutes les circonstances que nous rencontrons. En revanche, nous pouvons progressivement devenir responsables de la manière dont nous y répondons.
Quelqu’un nous manque de respect : nous ne contrôlons pas son comportement, mais nous pouvons poser une limite.
Une opportunité disparaît : nous ne contrôlons pas toujours la décision, mais nous pouvons décider de ce que nous faisons ensuite.
Une période difficile survient : nous ne l’avons peut-être pas choisie, mais nous pouvons chercher comment la traverser.
Nous ne sommes pas responsables de la nuit, mais nous pouvons être responsables de la manière dont nous y avançons.
Notre pouvoir réel est souvent bien plus petit que nous le souhaiterions.
Nous ne pouvons pas réparer le monde, mais malgré cela nous pouvons reprendre une habitude, avoir une conversation, apprendre quelque chose, demander de l’aide, dire non, dire oui, commencer, avancer.
Une petite zone d’action vaut mieux qu’un immense sentiment d’impuissance.
C’est peut-être cela, la bougie, elle ne fait pas disparaître la nuit. Elle nous permet simplement de voir le prochain pas.
Nous n’avons pas besoin d’une lumière suffisamment puissante pour éclairer toute notre route avant d’accepter d’avancer, nous pouvons avancer avec celle dont nous disposons.
Et parfois, reprendre notre responsabilité ne signifie rien de plus que cela : cesser de chercher comment éclairer le monde entier et commencer par éclairer ce qui se trouve juste devant nous.
Alors, lorsque nous entendons encore : « De toute façon, le monde est devenu complètement fou… » peut-être pouvons-nous prendre quelques secondes avant d’ajouter notre propre malédiction à la sienne et nous demander : « Très bien. Mais qu’est-ce que je peux encore éclairer ? »
3. Et si nous ne voulions plus forcément gagner la même partie ?
Il y a quelque chose d’intéressant dans le décalage qui existe parfois entre les générations et j’ai eu la chance d’y assister lors d’un repas de famille, il y a quelques jours.
Nous avons grandi avec une certaine idée de la réussite.
Étudier. Trouver un emploi. Faire carrière. Acheter une maison. Gagner davantage. Gravir les échelons. Accumuler. Préparer l’avenir.
Ce modèle n’est pas nécessairement mauvais, mais il répond à une époque dépassée avec ses possibilités et à ses inquiétudes.
Mais le monde dans lequel les plus jeunes entrent n’est plus tout à fait celui dans lequel nous avons construit nos repères et c’est normal que leurs réactions puissent parfois nous déstabiliser.
Ils semblent moins fascinés par la carrière à tout prix. Ils questionnent davantage le rapport au travail, accordent de l’importance à leur temps libre, à leur équilibre et surtout à leur liberté.
Nous pouvons y voir un manque d’ambition ou une forme de renoncement, mais peut-être devrions-nous accepter de nous y arrêter un instant.
Et s’ils ne refusaient pas la réussite, mais une certaine définition de la réussite ?
Imaginons quelqu’un qui regarde le monde autour de lui et se dit : « Je ne peux pas contrôler tout cela. Alors je vais essayer de construire ma vie autrement. »
Pas nécessairement avec moins d’ambition, mais juste avec une ambition différente.
Moins de possessions, peut-être, mais davantage de temps.
Moins de statuts, mais davantage d’autonomie.
Moins de consommation, mais davantage d’expériences.
Moins de certitudes, mais davantage de liberté.
Cette attitude peut nous déranger parce qu’elle vient questionner certaines choses que nous avons nous-mêmes acceptées sans toujours les interroger.
Nous avons parfois travaillé davantage pour pouvoir acheter davantage.
Puis nous avons travaillé encore davantage pour pouvoir conserver ce que nous avions acheté et finalement nous avons appelé cela la liberté.
Certains jeunes semblent poser une question beaucoup plus radicale : « Et si la liberté consistait justement à avoir besoin de moins ? »
Cette question mérite au moins d’être entendue.
Il serait évidemment absurde de transformer toute une génération en symbole de sagesse. Les jeunes ne sont ni plus lucides ni plus vertueux par nature. Ils connaissent leurs propres contradictions, leurs difficultés et leurs inquiétudes. Mais leur manière de regarder la réussite peut nous offrir une occasion de réfléchir à nos propres choix.
Car nous avons parfois tendance à mesurer une vie à ce qu’elle permet d’accumuler : le salaire, la maison, la voiture, le poste, le patrimoine.
Mais une autre mesure existe : « Combien de liberté nous reste-t-il une fois que nous avons obtenu tout cela ? »
Nous pouvons posséder beaucoup et être prisonniers de ce que nous possédons.
Nous pouvons gagner davantage et disposer de moins de temps.
Nous pouvons avoir une belle carrière et ne plus savoir pourquoi nous la poursuivons.
Nous pouvons préparer notre avenir avec tellement d’application que nous finissons par ne jamais vraiment habiter notre présent.
Peut-être que certains jeunes ne nous donnent pas une leçon, mais qu’ils nous posent simplement une question que nous avions cessé de nous poser.
« Cette vie que je suis en train de construire est-elle réellement la mienne ? »
4. Et si nous avions confondu liberté et réussite ?
Nous avons longtemps appris à mesurer la réussite avec des choses que nous pouvons montrer.
Un salaire, une maison, une voiture, un poste, un patrimoine.
Plus nous accumulons, plus nous avons parfois l’impression d’avoir réussi.
Et pourtant, il existe une question que nous posons beaucoup moins souvent : « Tout cela me rend-il réellement plus libre ? »
Parce que nous pouvons parfaitement construire une vie confortable et nous retrouver prisonniers de cette même vie. Gagner davantage peut nous permettre d’acheter davantage.
Mais davantage de possessions peuvent aussi signifier davantage de dépenses, davantage d’engagements et parfois davantage de travail pour maintenir le niveau de vie que nous avons choisi.
Nous pouvons alors nous retrouver dans une situation étrange : nous travaillons pour financer une vie qui nous laisse de moins en moins de temps pour la vivre.
Nous avons peut-être confondu liberté et capacité à nous offrir davantage.
Car il existe une autre forme de liberté, moins spectaculaire : le pouvoir de dire non.
Ne pas avoir besoin de la reconnaissance des autres, du dernier modèle à la mode, d’un statut privilégié, de toujours augmenter notre niveau de vie et finalement de ne pas avoir besoin de travailler davantage pour conserver ce que nous possédons déjà.
C’est une liberté beaucoup plus intérieure.
Et elle rejoint une idée chère aux stoïciens : nous pouvons profiter des choses sans leur abandonner notre liberté intérieure.
La question n’est donc peut-être pas seulement : « Combien est-ce que je possède ? »
Mais : « Est-ce que ce que je possède commence à me posséder ? »
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille renoncer à l’ambition, au confort ou à l’argent.
L’argent peut réellement nous donner de la liberté lorsqu’il nous permet de réduire notre dépendance, de choisir notre travail ou de disposer de davantage de temps.
Mais réduire certaines de nos dépendances peut produire le même effet.
Si nous avons besoin de moins, nous avons besoin de moins de revenus.
Si nous avons besoin de moins de revenus, nous pouvons parfois travailler différemment.
Et si nous travaillons différemment, nous pouvons récupérer du temps.
Or le temps possède une particularité que l’argent n’a pas : une fois dépensé, nous ne pouvons pas le récupérer.
Nous ne finançons donc pas seulement notre niveau de vie avec de l’argent, nous le finançons aussi avec des heures de notre existence.
Alors, avant de chercher à gagner davantage, posséder davantage ou éclairer davantage notre vie, peut-être pouvons-nous nous demander : « Qu’est-ce qui mérite réellement mon temps ? »
Car la liberté ne consiste pas forcément à avoir les moyens de tout faire.
Elle peut aussi consister à avoir suffisamment peu besoin de choses pour pouvoir choisir ce que nous voulons vraiment faire.
5. Profiter du présent n’est pas forcément fuir l’avenir
Nous avons souvent appris à penser notre vie comme une succession d’étapes.
Étudier pour avoir un bon métier, travailler pour gagner de l’argent.
Gagner de l’argent pour acheter un logement puis l’acheter pour être en sécurité.
Épargner pour la retraite et enfin un jour, si tout va bien, profiter librement du temps que nous aurons mis toute une vie à gagner.
Sur le papier, le raisonnement semble parfaitement logique.
Mais il existe un petit problème : demain n’est jamais garanti.
Nous le savons intellectuellement. Pourtant, nous continuons parfois à vivre comme si nous avions signé un contrat avec l’avenir.
« Quand j’aurai terminé ceci… Quand je gagnerai suffisamment… Quand les enfants seront grands…Quand je serai à la retraite… »
Nous repoussons parfois notre liberté à une date que personne ne nous a promise.
Profiter du présent ne signifie évidemment pas ne penser qu’à soi, dépenser tout ce que nous possédons et refuser toute responsabilité.
Le présent n’est pas l’ennemi de l’avenir.
Nous pouvons épargner, construire un projet, prendre soin de nous et préparer demain.
Mais nous pouvons aussi nous demander :
« Combien de présent suis-je prêt à sacrifier pour un avenir dont je ne connais ni la date ni les conditions ? »
Nous pouvons passer des années à courir après une vie meilleure et découvrir un jour que nous étions déjà en train de vivre une partie de celle que nous espérions.
La pensée stoïcienne ne nous invite pas à abandonner l’avenir.
Elle nous rappelle simplement que le seul moment sur lequel nous pouvons réellement agir est celui que nous sommes en train de vivre.
Notre bougie n’éclaire pas demain, elle éclaire maintenant et peut-être que cela suffit.
6. Alors, qui est vraiment fataliste ?
Nous avons peut-être un peu trop vite associé le fatalisme à ceux qui refusent d’agir.
« De toute façon, ça ne sert à rien. Le monde est comme ça. On ne peut rien y faire. »
Nous reconnaissons facilement cette forme de fatalité, mais il en existe peut-être une autre, beaucoup plus discrète.
Celle qui consiste à accepter sans les questionner les règles que nous avons reçues.
Faire les études attendues, choisir le métier considéré comme sérieux, gagner toujours davantage, travailler plus pour pouvoir consommer plus et attendre la retraite pour disposer enfin de notre temps.
Nous pouvons suivre parfaitement ce chemin tout en ayant le sentiment d’avoir choisi.
Mais avons-nous réellement choisi ?
Il y a une différence entre : « Le monde est foutu, alors je ne vais rien faire. »
Et : « Je ne peux pas réparer le monde, alors je vais au moins décider de la manière dont je veux y vivre. »
La première attitude ressemble à de la résignation, la seconde peut être une forme de liberté.
La liberté ne consiste pas à travailler moins, à posséder moins ou à rechercher davantage de temps libre. Elle consiste à pouvoir choisir en conscience ce qui compte réellement pour nous et c’est peut-être là que notre petite bougie devient intéressante.
Elle ne nous dit pas quelle direction prendre, mais nous permet simplement de voir suffisamment clair pour choisir la prochaine étape.
Au fond, le véritable fatalisme n’est peut-être pas toujours de croire que nous ne pouvons rien changer.
C’est parfois de ne plus nous demander si nous voulons vraiment continuer dans la direction que nous avons prise.
Et si notre première liberté consistait simplement à rallumer cette question ?
Conclusion — Notre petite bougie
Après tout cela, la métaphore de la bougie devient peut-être plus simple qu’elle n’en avait l’air.
Nous n’avons pas besoin d’éclairer toute la société, de résoudre les problèmes du monde.
Nous n’avons même pas besoin de savoir exactement où nous serons dans cinq ou dix ans.
Nous avons simplement besoin de suffisamment de lumière pour voir le prochain pas.
Cette lumière peut prendre des formes très différentes.
Une décision que nous repoussons depuis longtemps, une conversation que nous devons avoir, une habitude que nous voulons changer, un projet que nous n’osons pas commencer, une limite que nous devons poser. Ou plus simplement quelques minutes pour nous demander si nous sommes encore en train de vivre selon nos propres choix.
La responsabilité commence peut-être là.
Non pas lorsque nous avons enfin toutes les réponses, mais lorsque nous acceptons de regarder honnêtement ce qui dépend encore de nous.
Notre bougie sera parfois petite, elle vacillera, s’éteindra peut-être devrons nous la rallumer, ce n’est pas grave.
L’objectif n’a jamais été de faire disparaître les ténèbres, il est de ne pas leur abandonner toute notre liberté.
Alors, lorsque nous nous surprendrons à maudire le monde, notre époque, notre travail, les autres ou l’avenir, peut-être pourrons-nous simplement nous arrêter quelques secondes et nous demander : « Est-ce que je suis en train de maudire les ténèbres… ou suis-je en train d’allumer ma bougie ? »
Parce qu’au fond, nous ne choisirons pas toujours la nuit, mais nous pouvons encore choisir ce que nous faisons de la lumière que nous avons !
Et peut-être que la vraie question, finalement, n’est pas de savoir comment faire disparaître les ténèbres, mais très humblement : qu’allons-nous décider d’éclairer aujourd’hui ?
À très vite pour la suite.
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