Et si nous étions parfois la personne à qui nous racontons le plus d’histoires ?
Nous savons généralement reconnaître un mensonge lorsqu’il vient de quelqu’un d’autre.
Nous pouvons même nous montrer particulièrement méfiants lorsqu’une personne essaie de nous convaincre de quelque chose qui ne nous paraît pas tout à fait juste.
Mais lorsqu’il s’agit de nous-mêmes, c’est une autre histoire.
Nous sommes capables de dire « je n’ai pas le temps » alors que nous avons simplement choisi de consacrer notre temps à autre chose.
De répéter « je suis comme ça » alors que nous parlons peut-être d’une habitude que nous avons construite au fil des années.
De dire « ce n’est pas le bon moment » alors que nous avons surtout peur de nous lancer.
Ou encore « je n’ai pas le choix » alors que plusieurs possibilités existent, mais qu’aucune ne nous convient vraiment.
Le plus troublant, c’est que nous ne faisons pas nécessairement cela en toute connaissance de cause.
Nous pouvons sincèrement croire à ce que nous nous racontons.
C’est justement ce qui rend le phénomène intéressant.
Se mentir à soi-même n’est pas toujours une grande manipulation consciente.
Ce n’est pas forcément décider froidement de déformer la réalité.
C’est parfois beaucoup plus subtil : nous sélectionnons certains éléments, nous en minimisons d’autres, nous trouvons une explication qui nous rassure, puis nous finissons par y croire.
Pourquoi ? … Parce que certaines vérités sont inconfortables.
Admettre que nous ne sommes plus heureux dans notre travail peut nous obliger à envisager un changement.
Reconnaître que nous procrastinons peut nous amener à nous demander pourquoi.
Accepter que nous avons peur peut nous confronter à une décision que nous repoussons depuis longtemps.
Alors notre cerveau trouve parfois une solution beaucoup plus confortable : il nous raconte une histoire qui permet de préserver l’équilibre actuel.
« Ce n’est pas le bon moment. Je ferai ça quand j’aurai plus de temps. Après cette période difficile, je m’y mettrai vraiment. »
Et nous continuons.
Le problème n’est pas nécessairement de nous raconter une histoire. Nous en avons tous besoin pour donner du sens à ce que nous vivons.
Le problème apparaît lorsque cette histoire devient tellement confortable que nous ne cherchons plus à savoir si elle est vraie.
Car il existe une différence fondamentale entre « se raconter une histoire pour traverser une période difficile » et « se raconter une histoire pour éviter de regarder ce que nous savons déjà. »
C’est cette différence que nous allons explorer. Pas pour nous accuser, pas pour traquer chacune de nos contradictions et encore moins pour nous convaincre que nous sommes responsables de tout ce qui nous arrive.
Mais pour exercer quelque chose qui nous est particulièrement précieux : notre capacité à regarder notre propre vie avec un peu plus de lucidité.
Parce qu’une vérité inconfortable peut parfois faire mal.
Mais une histoire confortable peut, elle, nous empêcher de changer pendant des années.
Et peut-être que la question la plus intéressante n’est donc pas :
« Est-ce que je me mens à moi-même ? »
Mais plutôt :
« Quelle vérité est-ce que j’évite peut-être de regarder parce qu’elle m’obligerait à faire quelque chose ? »
1. Pourquoi avons-nous besoin de certaines histoires ?
Si nous nous racontons parfois des histoires, ce n’est pas nécessairement parce que nous cherchons à nous tromper.
C’est souvent parce que la réalité est plus difficile à accepter que l’histoire que nous construisons autour d’elle.
Imaginons que nous soyons depuis plusieurs années dans un travail qui ne nous convient plus. Nous le savons. Chaque lundi matin nous le ressentons. Nous en parlons parfois autour de nous. Pourtant, lorsque la possibilité de changer se présente, une petite voix apparaît : « Ce n’est vraiment pas le moment. »
Et cette voix trouve rapidement de bonnes raisons.
Nous avons besoin de sécurité, de relations sociales. Nous avons des responsabilités. Le contexte économique n’est pas favorable. Nous verrons bien dans quelques années. La pension n’est plus si loin. Et puis, finalement, ce travail n’est pas si terrible.
Tout cela peut être parfaitement vrai.
Mais il manque peut-être une phrase : « J’ai peur de changer. »
Cette phrase est beaucoup plus inconfortable.
Parce qu’elle ne décrit pas seulement notre situation. Elle nous met face à une émotion et, potentiellement, face à une décision.
C’est là que nos histoires deviennent intéressantes. Elles peuvent nous permettre de maintenir une certaine cohérence entre ce que nous vivons, ce que nous pensons de nous-mêmes et ce que nous faisons réellement.
Nous voulons généralement nous percevoir comme quelqu’un de cohérent.
Nous voulons pouvoir nous dire que nos décisions ont du sens, que nos choix sont raisonnables et que notre comportement correspond à nos valeurs.
Lorsque ce n’est plus tout à fait le cas, un malaise apparaît.
Nous pouvons alors modifier notre comportement… ou modifier l’histoire que nous nous racontons à propos de ce comportement.
Et la deuxième solution est souvent beaucoup plus facile.
Nous n’avons pas envie de faire du sport ? « Je suis simplement trop fatigué en ce moment. »
Nous passons trop de temps sur notre téléphone ? « J’ai besoin de décompresser. »
Nous repoussons depuis six mois un projet qui nous tient pourtant à cœur ? « Je veux d’abord être vraiment prêt. »
Nous restons dans une situation qui ne nous convient plus ? « Il faut être raisonnable. »
Encore une fois, aucune de ces phrases n’est nécessairement fausse.
C’est ce qui rend l’auto-justification si efficace.
Elle ne ressemble pas forcément à un mensonge.
Elle ressemble à une explication raisonnable.
Nous cherchons parfois moins la vérité que le soulagement
Lorsque la réalité entre en contradiction avec l’image que nous avons de nous-mêmes, nous ressentons une tension.
Les psychologues parlent notamment de dissonance cognitive pour désigner ce type d’inconfort : nos pensées, nos croyances ou nos comportements ne correspondent plus tout à fait entre eux.
Nous pourrions alors changer notre comportement, mais changer demande un effort.
Nous pouvons aussi remettre en question nos croyances, mais cela demande de reconnaître que nous nous sommes peut-être trompés.
Ou nous pouvons modifier notre interprétation de la situation.
C’est souvent la solution la moins coûteuse immédiatement, nous ne changeons rien. Nous changeons simplement l’histoire et nous pouvons ainsi retrouver un peu de tranquillité.
Le problème, c’est que ce soulagement peut avoir un prix.
Une histoire que nous nous racontons pour traverser une difficulté peut être utile.
Une histoire que nous utilisons pour éviter indéfiniment une réalité peut devenir une prison.
La frontière entre les deux, mérite donc notre attention.
Le piège du « plus tard »
Il existe une forme d’auto-mensonge particulièrement discrète : remettre notre vie à plus tard.
« Quand j’aurai davantage de temps… Quand j’aurai terminé ce projet… Quand les enfants seront plus grands… Quand j’aurai davantage d’argent… Quand je serai moins fatigué… »
Encore une fois, il ne s’agit pas de nier nos contraintes réelles. Nous avons effectivement des périodes où certaines choses sont difficiles, voire impossibles.
Mais parfois, « plus tard » devient une réponse automatique.
Et lorsque nous regardons notre vie quelques années plus tard, nous découvrons que le fameux « plus tard » a toujours été repoussé.
Nous pensions attendre le bon moment, mais nous étions peut-être simplement en train d’attendre de ne plus avoir peur. C’est une distinction importante.
Parce que si nous attendons que toutes les conditions soient réunies avant d’agir, nous risquons d’attendre très longtemps.
La vie réelle est rarement parfaitement alignée avec nos projets.
Il y aura toujours une contrainte, une incertitude, une responsabilité, une raison valable de patienter. La question n’est donc pas de savoir si nous avons de bonnes raisons d’attendre. Nous en avons presque toujours.
La question est :
« Est-ce que j’attends réellement le bon moment ou est-ce que j’utilise le bon moment comme excuse pour ne pas affronter mon inconfort ? »
Cette question ne donne pas automatiquement la réponse, mais elle nous oblige déjà à regarder un peu plus honnêtement ce qui se passe et c’est précisément là que commence la lucidité.
Parce que nous n’avons pas besoin de supprimer toutes les histoires que nous nous racontons.
Nous avons besoin d’apprendre à les questionner.
Une histoire peut nous aider à tenir debout.
Mais lorsqu’elle nous empêche de voir ce qui doit changer, il est peut-être temps de l’ouvrir, de la regarder de plus près… et de nous demander si nous sommes encore en train de nous protéger ou si nous sommes simplement en train de nous empêcher d’avancer.
2. Les histoires que nous nous racontons pour ne pas changer
Nous venons de le voir : nous ne nous racontons pas toujours des histoires pour nous tromper. Certaines nous permettent simplement de supporter une réalité inconfortable, mais il existe un moment où cette protection change de nature.
L’histoire ne nous aide plus à traverser une difficulté, elle nous aide « à ne rien changer ».
Et c’est probablement là que l’auto-mensonge devient le plus intéressant.
Car nous pouvons parfaitement savoir que quelque chose ne nous convient plus tout en trouvant chaque jour une bonne raison de le conserver. Nous pouvons même être très lucides sur le problème… et remarquablement créatifs lorsqu’il s’agit de justifier notre immobilisme.
« Je n’ai pas le temps »
C’est probablement l’une des phrases les plus utilisées pour expliquer pourquoi nous ne faisons pas ce que nous disons vouloir faire.
Nous n’avons pas le temps de faire du sport. Pas le temps de lire, de nous former, de travailler sur ce projet qui nous tient tant à cœur.
Et parfois, c’est parfaitement vrai.
Nos journées sont réellement chargées. Nous avons un travail, une famille, des responsabilités et des imprévus, mais il existe une question légèrement plus dérangeante :
« Est-ce que je n’ai vraiment pas le temps ou est-ce que cette chose n’est simplement pas suffisamment importante dans mes priorités actuelles ? »
La nuance est considérable.
Nous trouvons rarement deux heures supplémentaires dans une journée. Nous décidons plutôt de ce à quoi nous consacrons les heures dont nous disposons déjà.
Cela ne signifie pas qu’il suffit de « mieux gérer son temps ». Ce serait trop simpliste.
Cela signifie simplement que notre emploi du temps raconte souvent une histoire différente de celle que nous racontons à propos de nos priorités.
Nous pouvons dire que notre santé est essentielle et ne jamais lui consacrer de temps. Affirmer que notre projet musique nous passionne et toujours le repousser. Dire que notre famille est notre priorité et passer nos soirées, absorbés par les réseaux de notre téléphone.
Il ne s’agit pas de nous juger, mais de regarder les faits.
Nos actes sont parfois de meilleurs révélateurs de nos priorités que nos intentions.
« Je suis comme ça »
Cette phrase paraît anodine pourtant, elle peut enfermer.
« Je suis désorganisé. Je suis quelqu’un de stressé. Je ne suis pas discipliné. Je suis mauvais avec l’argent. Je ne sais pas dire non. Je n’ai aucune volonté… »
À force de répéter ces phrases, nous finissons par transformer un comportement en identité et une identité est beaucoup plus difficile à remettre en question qu’une habitude.
Dire : « Je procrastine beaucoup » laisse entendre qu’un comportement peut être modifié.
Dire : « Je suis un procrastinateur » semble décrire une caractéristique définitive de notre personnalité.
C’est une petite différence de langage, mais elle peut modifier profondément la manière dont nous percevons notre marge de manœuvre.
Nous avons déjà exploré l’importance de nos croyances et de la manière dont elles influencent nos comportements dans d’autres articles. Inutile donc de refaire ici tout le chemin.
Vous pouvez lire : Les livres qui influencent qui je suis (2)… (et influenceront qui vous êtes). — Nos états d’Am’s
Retenons simplement ceci :
Ce que nous avons été jusqu’à présent n’est pas nécessairement ce que nous devons continuer à être.
« Je suis comme ça » peut parfois être une description honnête, mais cela peut aussi être une manière élégante de dire : « Je ne veux pas encore faire l’effort de changer cela. »
« Je n’ai pas le choix »
Voilà une phrase qui mérite encore davantage notre attention, parce que parfois, effectivement, nous n’avons pas le choix. Nous ne choisissons pas toutes les circonstances de notre existence. Nous ne décidons pas de tout ce qui nous arrive. Certaines contraintes sont réelles et certaines portes sont véritablement fermées.
Mais entre : « Je contrôle tout » et « Je ne peux rien faire », il existe un gap immense.
C’est précisément cet espace qui nous intéresse chez Nosetadam.
Nous ne pouvons pas toujours choisir la situation, mais nous pouvons choisir la manière dont nous allons réagir.
Nous ne pouvons pas toujours changer immédiatement notre travail, mais nous pouvons peut-être commencer à préparer une transition.
Nous ne pouvons pas toujours quitter une situation, mais nous pouvons parfois modifier la manière dont nous y répondons.
Nous ne pouvons pas toujours supprimer notre peur, mais nous pouvons peut-être apprendre à avancer avec elle.
Dire « je n’ai pas le choix » peut donc être une constatation lucide, mais cela peut aussi devenir une manière de renoncer à chercher les choix qui restent.
Et c’est là que la phrase devient dangereuse.
Parce qu’à force de nous répéter que nous n’avons aucune marge de manœuvre, nous finissons par ne plus la chercher.
« Quand ce sera le bon moment »
C’est peut-être la plus séduisante de toutes nos histoires. Elle ne dit pas « jamais », elle dit juste « bientôt, et ce « bientôt » est beaucoup plus confortable.
Nous n’abandonnons pas notre projet, nous le reportons.
Nous n’abandonnons pas l’idée de changer, nous attendons.
Nous ne renonçons pas à prendre soin de nous, nous attendons simplement une période moins chargée.
Le problème, c’est que le bon moment est souvent une créature imaginaire, car il existe toujours une bonne raison d’attendre encore un peu.
Nous pouvons parfois avoir besoin de patienter, la patience est une qualité, mais patienter et repousser ne sont pas nécessairement la même chose.
La patience est une décision consciente, la procrastination peut être une décision que nous refusons de reconnaître.
Alors, plutôt que de nous demander : « Est-ce que le moment est idéal ? »
Nous pourrions poser une question plus utile :
« Quelle est la plus petite action possible maintenant, malgré les circonstances ? »
Cela change tout.
Parce que nous cessons d’attendre que la réalité devienne parfaite pour commencer à agir sur ce qui dépend de nous.
Le problème n’est pas toujours le mensonge
Au fond, ces quatre phrases ont quelque chose en commun.
« Je n’ai pas le temps. Je suis comme ça. Je n’ai pas le choix. Ce n’est pas le bon moment. »
Elles peuvent toutes être vraies et c’est justement pour cela qu’elles sont difficiles à remettre en question. Le problème n’est donc pas de chercher systématiquement à démontrer qu’elles sont fausses.
Le problème est de nous demander si elles décrivent la réalité entière ou seulement la partie de la réalité qui nous permet de rester là où nous sommes. Car nous pouvons être sincères tout en étant incomplets, dire vrai… mais ne pas nous dire toute la vérité.
Et parfois, la partie que nous avons oubliée est précisément celle qui nous concerne le plus :
notre part de responsabilité, notre peur, notre désir, notre choix ou notre marge de liberté.
C’est pourquoi apprendre à se dire la vérité ne consiste pas à devenir méfiant envers chacune de nos pensées, cela consiste plutôt à savoir s’arrêter de temps en temps et à demander :
« Qu’est-ce que je ne suis peut-être pas en train de me dire ? »
Cette question peut être inconfortable, mais elle possède une vertu essentielle : elle nous rend à nouveau curieux de notre propre histoire et lorsqu’elle commence à nous empêcher d’avancer, cette curiosité peut être le premier pas vers le changement.
Conclusion — L’histoire que nous préférons croire
Nous venons de voir que nous ne nous mentons pas toujours parce que nous voulons nous tromper. Nous nous racontons parfois certaines histoires parce qu’elles nous permettent de préserver notre confort, notre image de nous-mêmes ou simplement notre équilibre.
« Je n’ai pas le temps. Je suis comme ça. Je n’ai pas le choix. Ce n’est pas le bon moment. »
Ces phrases peuvent être vraies.
Mais elles peuvent aussi devenir des réponses automatiques qui nous évitent de regarder ce qui se trouve derrière.
Une peur, une envie que nous n’osons pas reconnaître, une décision que nous repoussons, une responsabilité que nous préférons laisser à quelqu’un d’autre ou simplement une vérité que nous ne sommes pas encore prêts à accepter.
Le plus troublant, c’est que nous pouvons sincèrement croire à ces histoires.
Nous n’avons pas nécessairement conscience de nous raconter une version arrangée de notre réalité.
Et c’est précisément ce qui rend l’auto-mensonge si difficile à repérer.
Mais des questions demeurent.
Comment savoir qu’une histoire que nous nous racontons est en train de devenir une excuse ?
Comment distinguer une véritable contrainte d’une justification ?
Comment savoir si nous sommes réellement bloqués… ou si nous avons simplement peur d’avancer ?
Et surtout, comment regarder tout cela sans transformer cette prise de conscience en nouveau procès contre nous-mêmes ?
C’est ce que nous allons explorer dans la deuxième partie de cet article.
Parce que prendre conscience de nos histoires est une première étape.
Apprendre à les questionner sans nous juger est la suivante.
À très vite pour la suite.
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